Accepter nos chiens comme ils sont

En consultation de comportement ou lors des séances d’éducation, je vois parfois des chiens qui ont des problèmes. Mais je vois aussi (surtout ?) des humains qui ont du mal à accepter leur animal tel qu’il est, à faire le deuil du chien parfait, celui de leurs rêves, de leurs fantasmes ou de leurs souvenirs idéalisés. Celui qui ressemblerait au labrador apparemment formidable du voisin, ou du dalmatien si « gentil » des films pour enfants. Ce chien qui n’aboierait jamais, ne tirerait pas à la laisse, ne serait jamais surexcité, anxieux, irrité ou agressif. C’est à tous ces maîtres inquiets (insatisfaits ?) que je dédie ce nouvel article.

dalmatiens

Volga piste les restes de nourriture, les quignons de pain et les excréments des autres animaux. Elle a été adoptée à l’âge adulte, dans un état famélique, après des années à l’attache dans un jardin. Volga désespère son nouveau propriétaire, qui pourtant l’aime énormément… Buddy le husky ne revient au rappel que quand il en a envie. C’est-à-dire presque jamais. Lumix le malinois tremble de peur dans la rue, et Looping le berger australien, que l’on prédestinait à de l’agility, a finalement un niveau d’énergie plus adapté à de l’obéissance.

Comme Volga, comme Buddy, Lumix ou Looping, bon nombre de mes « clients » à quatre pattes me sont éminemment sympathiques, et j’ai juste envie d’expliquer à leurs maîtres que leurs petits « défauts », certes parfois irritants, ou de prime abord décevants, ne sont en rien insurmontables ou rédhibitoires. En fait, ce que j’aimerais changer, c’est le regard que les propriétaires portent sur leurs toutous. Et pour cela, quoi de mieux que de vous parler de mes propres animaux ?

Tous mes chiens ont des défauts

Car oui, tous mes chiens ont des défauts, et parfois même bien plus conséquents que ceux de mes clients. Véda, ma première Saarloos, outre sa phobie de l’être humain (caractéristique de la race, mais chez elle poussée à un degré névrotique), prédate absolument tous les animaux qu’elle croise. Jusqu’à très récemment, c’était même son obsession : les chats, les lapins, les chevaux, les chèvres, les moutons, bref, tout ce qui portait plume ou poil, et pouvait être tué, dépecé, mangé. Je me souviens de ce jour de décembre 2004, quand je l’ai posée sur le sol de la maison, toute baveuse et tremblante de son long trajet en voiture, et qu’en croisant soudain le chat, elle s’est en un éclair ragaillardie ! Son regard s’est noirci, ses oreilles se sont redressées, tout son corps d’à peine 4 kilos a pris une allure altière. Véda, frêle chiot de deux mois, ne doutait pas une seule seconde de pouvoir faire entrer un troupeau de vaches dans le congélateur (ou dans son estomac) !

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Puis Véda a grandi, pris en maturité et en assurance. Quand elle a eu 2 ans, nous avons eu droit à ses premières bagarres avec d’autres chiens (les nôtres en l’occurrence, les chiens avec lesquels elle avait grandi et cohabité depuis son arrivée chez nous). Et j’ai découvert à cette occasion ce qu’était une morsure tenue – mâchoire verrouillée, écoutilles auditives et visuelles verrouillées. Je n’étais pas encore comportementaliste. J’ai pris des avis : un vétérinaire m’a dit de laisser les chiennes régler leurs différends (je ne l’ai heureusement pas écouté), puis l’éleveuse de Véda m’a dit très fermement de la séparer définitivement des autres chiennes, ce que j’ai fait. Aujourd’hui, je sais qu’elle a eu raison de me donner ce conseil, et que j’ai eu raison de l’écouter. J’ai minimisé le stress lié à une impossible cohabitation, et surtout nous avons évité un bain de sang.

Pourtant, Véda reste mon grand amour canin. Je sais qu’elle est dangereuse pour les autres chiens. Je sais aussi qu’elle est très différente du chien de famille idéal : destructrice, solitaire, hystérique, têtue et volontaire, malpropre… mais aussi tellement tendre, tellement caressante, tellement entière dans ses émotions, son affection comme ses inimitiés.

Ambra la vorace

Ambra, petite tchécoslovaque de bientôt 10 ans, a intégré la maison il y deux ans et demi. Comme Volga, Ambra est obsessionnelle sur la nourriture. En promenade, elle me tire parfois avec une vigueur et une brutalité inattendues parce qu’elle a senti, trois mètres devant ou derrière nous, une betterave en décomposition. Qu’elle s’empresse évidemment d’ingérer, quitte à la vomir 15 minutes plus tard. Je sais anticiper, je sais troquer, je sais aussi ignorer. J’ai surtout appris à la laisser faire, et à lui faire confiance. En effet, ce qu’elle mange est toujours comestible (peu ragoûtant, voire pire, mais néanmoins comestible). Au début, les promenades en période de récolte des betteraves sucrières ressemblaient à un parcours de « Koh-Lanta », mais maintenant, Ambra s’est bien apaisée, et avec de la motivation et de quelques friandises, nous réussissons à traverser des champs minés sans encombre majeur !

ambra

En accueillant Ambra, je savais également qu’elle présentait des conduites agressives. Avec Véda, j’ai pris l’habitude de gérer le risque, de le minimiser. A la maison mais aussi en promenade. Du coup je me suis dit qu’une « compliquée agressive » de plus, cela ne me dérangerait pas. Bien sûr, j’ai aussitôt démarré le contre-conditionnement, selon les techniques que j’enseigne à mes clients. Non seulement Ambra a été une excellente élève mais de surcroît, ses conduites agressives étant liées à de la peur, il m’a rapidement été possible, en augmentant sa confiance en elle, de la mettre au contact d’autres chiens. Avec de la patience, de l’observation, des expériences positives, en la laissant découvrir et apprendre à son rythme, elle est devenue une chienne que je qualifierais de sociable et d’aimable.

Aujourd’hui, elle est celle de mes chiens en qui j’ai le plus confiance. Elle est facile, lisible, prévisible, un vrai chien, sans entourloupes ni réactions bizarres. Néanmoins, si je suis très heureuse de pouvoir maintenant lâcher Ambra en toute quiétude, je puis affirmer que si cela n’avait pas été possible, cela ne m’aurait pas embêtée. Bien sûr, je ressens un très grand bonheur à la voir vivre sa petite vie lors des lâchers collectifs, entourée d’une vingtaine ou d’une trentaine de chiens, voire d’une dizaine de chiots… Mais je ne l’avais pas prévu, c’est juste, en quelque sorte, la cerise sur le gâteau.

Et Namasté le parfait ?

Namasté, que nombre de mes clients doivent percevoir comme le chien idéal, a lieu aussi ses petits « défauts » (sisi !) Par exemple, il piaille comme un goret qu’on va passer au couteau à chaque départ de promenade. Il bondit, me bouscule, parfois même me fait mal. J’ai tout tenté, presque en vain. Pourquoi ? Notamment parce qu’il y a un paramètre sur lesquel je n’ai quasiment pas de pouvoir : la manière dont Véda, en estimant m’aider à le canaliser ou à le calmer, fait monter la pression et rend Namasté hystérique.

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Par ailleurs, depuis qu’il est bébé, Namasté «cause», fait des colères : il hulule, s’énerve, est capable d’uriner ou de déféquer puis de tout piétiner, de détruire tout ce qui passe à portée de ses crocs. Et ? Eh bien rien : Namasté a des défauts, comme celui de faire les poches des clients en éducation (qui fréquente nos séances connaît la petite rengaine de Namasté – « miam miam les bonnes friandises, et si je me servais, ni vu ni connu ? »), mais je l’aime comme il est. Il a sa personnalité, son tempérament. Pour un Saarloos, il est déjà exceptionnel, intelligent, bon, facile à « driver », pourquoi ne le laisserais-je pas être aussi impétueux, colérique et chapardeur ?

Faire le deuil du chien idéal

On a tous dans la tête un chien idéal. Un chien sans défauts apparents, un chien conforme à sa fiche de race, à ce qu’on en a imaginé, ou à ce qu’on voudrait pour nous, en fonction de notre tempérament et de nos attentes. Et puis il y a la réalité de ce chien-là, le nôtre, avec son histoire, son bagage génétique, ses apprentissages, notre relation.

Les border collies ne sont pas « juste » hyperactifs, ils peuvent aussi présenter nombre de comportements dérangeants : prédation des voitures ou des vélos, morsures de peur ou de mise à distance, « sticky dog syndrome ». Certes, ces désagréments ne sont pas toujours drôles pour les propriétaires, mais en même temps, la somme de ces désagréments définit-elle la totalité du chien ? Non, pas du tout. Avec l’aide d’un comportementaliste ou d’un éducateur, certains de ces comportements peuvent s’éteindre ou trouver des exutoires. D’autres malheureusement vont perdurer, et nécessiteront que les propriétaires sachent faire preuve d’adaptabilité.

« Et alors ? », ai-je envie de dire ! Est-ce si important que ça ? Notre rôle, en tant que propriétaire, c’est d’apprendre à connaître notre chien, ce chien-là, si particulier, si unique, avec ses doutes, ses limites, ses failles. Et de nous adapter pour que notre (longue) vie en commun soit la plus paisible et la plus agréable possible. Regardons les qualités de nos chiens avant de nous arrêter sur leurs défauts, et profitons de chaque moment que nous pouvons passer en leur compagnie, car le temps passe si vite…

Marie Perrin

Crédit photos : Marie Perrin / Hervé Vees

 

 

 

 

 

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8 réflexions sur “Accepter nos chiens comme ils sont

  1. Bonsoir,
    Je ne vous connais pas, je suis tombée sur votre article « par hasard » et quel bonheur de vous lire ! Je voulais juste vous remercier pour cet article !

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  2. Quel bel article et surtout, quelle justesse de réflexion ! Sans doute l’un des plus raisonné que l’on peut trouver ! Améliorons ce qui peut l’être en coopérant avec son chien mais laissons-le un minimum être qui il est.

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  3. Tout d’abord Marie,un grand merci pour cet article dont la lecture m’a fait un grand bien et qui nous ramène à la réalité quotidienne de la vie de nos chers toutous..nous sommes les maitres d’une petite labrador Louna qui déborde d’énergie (c’est d’ailleurs pourquoi nous l’avions choisie) mais qui est d’une tendresse xxl ….les résultats escomptés d’éducation canine sont parfois un peu décevants mais qu’importe…..nous avons un chien sociable,gai,sans une once d’agressivitér et apprécié par tous nos voisins….finalement,un chien qui nous va !

    A bientôt pour une séance récré !

    Régine et Roger

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  4. Bonsoir, merci merci merci pour cet article très bien rédigé qui m’a fait sourire. J’ai adopté un chien de refuge d’un an et demi (aujourd’hui 4) qui s’est montré petit à petit agressif (voitures, vélos, hommes et surtout chiens) et surtout obsessif avec la nourriture, puis deux ans plus tard alors qu’il allait mieux (tension avec les chiens « seulement » ) j’ai fait la grosse erreur de prendre une croisée malinoise de 8 ou 9 mois trouvée dans la rue. Le premier a retrouvé toute son agressivité envers les chiens et elle est encore pire que lui… D’ailleurs elle a déjà égratigné un toutou et m’a déjà fait du « mal » avec ses griffes en essayant d’aller sur un autre. Les deux s’aident, je dois les sortir un à un le plus souvent. La malinoise est très peureuse, l’autre moins mais culotté je pense. Du coup je suis souvent désespérée, triste, je me demande ce que j’ai fait, moi qui ait essayé de les éduquer (avec le premier 500 euros d’éducation malheureusement traditionnelle qui l’a empiré) et la deuxième 500 euros de positif, je faisais les exercices etc mais rien à faire.

    Pourtant il y a de minuscules améliorations je crois, la Malinoise joue un peu plus avec moi, elle a moins la queue dans les pattes, surveille moins les alentours (en fait elle déteste les enfants mais les fuit à défaut de les attaquer.) et supporte la muselière. Donc peut-être avec plus de confiance en elle ? L’autre n’attaque plus les vélos ou les hommes même si je n’ai pas confiance en lui. Donc qui sait… Votre article m’a redonné un petit peu d’espoir. Je vous admire parce que moi je suis dépassée avec MOINS que ça… Véda… Mieux vaut pas qu’elle rencontre les miens hahaha !

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  5. Vos chiens sont magnifiques. Et c’est bien de remettre les choses à leur place. Les animaux sont comme les humains: ils ont des qualités et des défauts. Mon chien-loup tchèque, censé être plutôt peureux envers les humains, est très sociable, beaucoup plus que ma petite berger Groëndal qui grogne tout inconnu qui approche mais réclame sans cesse des caresses à ceux qu’elle connaît. Dans sa jeunesse, il adorait courir après les vaches pour les regrouper, pas moyen de le rappeler; si ça c’est arrangé, je sais cependant que je ne peux pas le lâcher en forêt, car s’il croise un chevreuil, un lapin ou un petit chien, il partira et malgré tout le travail qu’on a fait sur le rappel il ne reviendra pas avant d’avoir perdu ou tué sa proie. C’est comme ça, on peut éduquer nos chiens aussi bien qu’on veut il y a des choses qui ne changeront pas, c’est leur façon d’être.

    Alors, évidemment, je suis triste de ne pas pouvoir le laisser courir comme un fou en forêt, de ne pas pouvoir le laisser jouer librement avec la chienne, et parfois j’hésite et je me dis « aller, juste 5 minutes, il n’y a personne…. » mais d’un autre côté je sais aussi qu’un gamin peut lui tirer les oreilles sans subir plus qu’une léchouille.
    Je sais que s’il y a une coupure de courant il va passer la clôture électrique pour bouffer les poules du voisin (et pas les nôtres ^^), mais que s’il voit la voiture dehors il va revenir de lui-même, et que s’il nous entends le rappeler, même sans nous voir, il va revenir.
    Je sais qu’il apprend tout seul tellement de mots que nous devons faire attention à notre vocabulaire si on ne veut pas se retrouver avec le chien qui sautille en chouinant continuellement autour de nous à la moindre mention de « croquettes », « promenade », « courrier », « récompense », « sortie », « jouer », « dehors », etc….Mais je sais aussi que je peux lui faire confiance, qu’il me comprend et m’obéi (tant qu’une proie ne lui passe pas devant)
    Je sais qu’il va chouiner en continue pendant que je remplirais sa gamelle, et c’est épuisant. Mais je sais aussi que n’importe qui peut lui prendre un os dans la gueule ou lui prendre sa gamelle de croquettes sans problème. Je sais (pour l’avoir vu) qu’il peut gober un oiseau, et qu’à la mention du « pas toucher! » il le lâchera aussitôt (par réflexe; le temps qu’il comprenne ce qu’il a fait, l’oiseau sera trop loin pour qu’il le rattrape, ouf!)

    Je sais que si mon chat sort pendant que le chien est dehors, je pourrais faire mon deuil. Et c’est dur. Mais ce sont des animaux, avec leurs qualités et leurs défauts, et il faut savoir accepter ce qu’on ne peut changer.

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  6. Bonjour et merci pour cette article qui me conforte dans mon approche ! Les enfants et les chiens parfait n’existent pas !! pourquoi vouloir les changer ? pour le « paraître » ? pour le « m’a tu vu » ? pour faire bon genre ? et bien je m’en fout de bon genre. les êtres vivant qui partagent ma vie ont le droit d’être comme ils sont !

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